Hilaire ce Crémiers Politique Magazine n°72 Mars 2009 LA FRANCE RÉPUBLICAINE serait agressée par le pouvoir personnel de Sarkozy ; telle est la dialectique du jour dans laquelle se complaisent les
commentateurs en tous genres. La réalité est tout autre. Le fonctionnement ordinaire du régime républicain en France aboutit à l'institutionnalisation de la crise politique et, comme il faut bien
un jour sortir de cette crise politique continue qui est au principe même du système institutionnel, il arrive régulièrement qu'un homme s'affirme qui prend sur lui d'essayer de résoudre le
problème. Il prétend répondre à toutes les questions pendantes ; il impose ce qu'il considère comme le primat de l'efficacité. Il ne s'agit jamais que de sauver la République de son défaut
congénital et fatal. Dans les dernières années de la présidence de Jacques Chirac, ce basculement institutionnel était prévisible et dans ces colonnes de Politique magazine avait été annoncée alors
l'apparition comme obligée d'un certain bonapartisme, quel que fiàt celui qui le revendiquât, Villepin, Sarkozy, Royal ou Aubry, bien avant que ces messieurs de la presse bourgeoise et gaucharde ne
s'avisent eux-mêmes du fait et ne se mettent à pousser des cris d'orfraie. Pas plus que les hommes politiques, pas plus même que les professeurs au cerveau lié, ils ne tirent de leçons de
l'histoire, incapables qu'ils sont de voir les évidences. La République secrète le pouvoir personnel comme la réponse naturelle et appropriée à son problème existentiel ; tout le reste est
littérature et posture. Si l'on refuse le mécanisme, il faut pareillement en contester la cause. Eh bien non ! La France devra supporter leur hystérie, dans leur horreur de tout pouvoir personnel.
LE POUVOIR DOIT SEXPLIQUER Voilà donc Nicolas Sarkozy contraint de s'expliquer et de s'expliquer encore pour justifier ses décisions sous peine d'avoir à les remiser. Il doit se plier au difficile
exercice d'un examen de passage, et bien qu'étantt censé incarner la souveraineté de la France, il parle, non plus comme ses prédécesseurs qui essayaient toujours de donner à leurs propos des
apparences de discours du trône, mais comme un avocat de sa propre cause qui tente à toute force de convaincre. Convaincre qui ? Même pas un juge,mais ce je ne sais quel consensus populaire dont il
a besoin - ne serait-ce qu'au mi . ni . munimum - minimorum - pour étayer son pouvoir et poursuivre son action. Après les innombrables discours de janvier, ce fut d'abord au début février un cours
d'économie politique d'une heure et demie ; il s'exposait totalement, sur un mode très personnel, pour défendre ses choix: pour le plan de relance, disait-il, mieux valait l'investissement
productif que la seule consommation, mieux valait sauver, consolider et accroître les actifs qu'alimenter une demande qui se dissiperait en un instant et se solderait en passif. Ces choix
relevaient d'une politique d'État, car seul l'État était en capacité d'avoir un regard souverain, une ligne juste, une force de réali- sation et une continuité d'action indispensables à l'oeuvre
entreprise. L'homme que l'on qualifiait de libéral, ne craignait pas de jouer les interventionnistes, salut public oblige. C'est ainsi qu'il fut amené à faire ce que font tous les États du monde
développé : après avoir mis « le paquet » pour sauver les institutions financières, mettre un autre « paquet > pour sauver les industries nationales fondamentales afin de garantir l'activité et
l'emploi aux conditions formelles de respecter les exigences nationales et sociales. Bien sûr, dans la leçon, il lui fallut assurer le monde de son zèle républicain et de sa stricte orthodoxie
démocratique. Ça fait partie du devoir imposé. Reste qu'il s'est escrimé pour montrer, démontrer qu'il y avait une crise financière d'abord, économique maintenant, sociale demain, dont il n'était
pas responsable et qui l'avait surpris en plein travail de réformes qu'il n'était pas question, dans son esprit, de remettre en cause. LA FRANCE NEST PAS REPRÉSENTÉE Eh bien, le succès de la
prestation présidentielle ne fut qu'éphémère. Très vite la critique a fusé de toutes parts sans le moindre souci d'union nationale. Les argumentaires se développaient sur un seul thème : le plan de
Sarkozy, parce qu'il était de Sarkozy, ne pouvait qu'échouer;et même il le fallait pour répondre au besoin impérieux d'une justice immanente. Quant aux réformes, il n'y avait plus qu'à les arrêter
pour rétablir la République dans ses habitudes qui faisaient le bonheur de ceux qui en vivaient. Les journalistes des radios d'État et payés par l'État, ceux des journaux subventionnés par l'État
sont ceux qui ont sonné la charge la plus violente contre le chef de ce même État ! C'est dire où en est la République. Quinze jours après, le sommet social mettait le président de la République en
présence des partenaires sociaux. De manière limitée mais précise, il entrait dans ce qui doit être leur souci : le soutien des plus défavorisés, des plus fragiles ; il parlait ferme au patronat et
à sa représentante, proposant une répartition des fruits de l'activité par tiers entre l'entreprise, les actionnaires et les salariés. Tout peut se discuter, surtout dans la conjoncture actuelle.
Cependant rien n'y fit. Pour les syndicats, les comptes n'y étaient pas. Les dits partenaires sociaux continuaient et continuent leurs petits jeux, en exigeant des relèvements de salaires
impossibles à généraliser dans la crise économique qui ne fait que s'annoncer et qui va probablement se révéler d'une violence insoupçonnée. La lutte sociale ne fait donc que commencer.
L'opposition socialiste souffle tant qu'elle peut sur tous les débuts d'incendie avec une joie non dissimulée. Mais au profit de qui ? Ce simple constat, hélas, ne prouve qu'une chose que tous ceux
qui profitent du système refusent même d'examiner, à quelque faction qu'ils appartiennent, c'est que la France concrète, celle qui travaille, souffre, prie, agit et fait marcher la machine, n'est
pas représentée ou fort mal représentée. Les organismes dits représentatifs en République française ne représentent pas la France ni les Français ; ils ne représentent jamais que la République et
son système dont le principe totalitaire et unitaire est celui de la division car, elle, c'est comme ça qu'elle marche La vérité est qu'il y a en France un énorme problème de représentation. Tous
les rapports en sont faussés. Et ce problème est fondamentalement politique. Ce n'est pas parce que l'on jette dans la rue des gens préalablement excités qu'on en devient pour cela plus
représentatif. LA VOLONTÉ DE SARKOZY Un homme qui est à la tête de l'État, qui veut en concentrer tous les pouvoirs en y ajoutant constamment une note très personnelle, s'est fixé une sorte de défi
: faire marcher la République. Il est inutile de lui prêter des desseins criminels ; son allure pressée, sa manière d'exercer le pouvoir, sa prétention à tout régler avec cette propension
singulière à se mettre toujours en avant, peuvent agacer, exaspérer. Là n'est pas l'essentiel. L'essentiel tient à cette volonté qu'il a de donner à la République une organisation efficace, une
capacité d'action à l'intérieur et à l'extérieur qui la mette en état d'influer sur le monde moderne. C'est incontestablement la pensée qui le guide avec sans doute cette réflexion à la fois naïve
et malicieuse : « Moi, Je vais réussir là où les autres ont échoué ». D'où ce style qui le pousse en tout à toujours tout braver, même quand ce n'est que d'apparence. Les Français, d'une manière
générale, n'aiment pas cette attitude dans leur chef de l'État qu'ils veulent plutôt calme, pondéré, arbitre et souverain. Ce n'est pas le genre de Sarkozy. Il conçoit la fonction présidentielle
non comme la charge d'une magistrature suprême qui oblige à une certaine hauteur, mais comme un poste "managérial" une tâche à accomplir, « un boulot » à faire. Et « ce boulot » est aujourd'hui de
réformer la République pour l'adapter aux temps actuels : c'est son côté jeune et moderne. LA FRANCE OU LA RÉPUBLIQUE Toute l'ambiguïté de l'action de Nicolas Sarkozy tient au fait qu'il n'est pas
certain qu'une réforme de la République soit une vraie réforme pour la France. Autant la France a, de fait, besoin de réformes de longe durée qui la vivifient et qui nécessiteraient un État fort et
durable, autant les tentatives de réformes du système républicain laissent l'observateur perplexe, tant ce système en lui-même est irréformable. Et c'est là que Nicolas Sarkozy va s'user et pour
rien. Non seulement il n'en recevra aucune reconnaissance mais il déclanche du coup un processus de rejet qui risque progressivement d'aller jusqu'au bout. D'autant plus que l'atmosphère même de
crise aggrave toutes les difficultés et est propice à toutes les oppositions. Il n'aura droit à aucune considération ni à aucune pitié. Et, pourtant, il n'est pas douteux que sa volonté, « son
volontarisme » comme il dit, ne tende qu'a assurer un meilleur fonctionnement des institutions essentielles de la République. Il suffit ici d'en donner quelques exemples, tant son idée va à tout
remanier. Il voudrait arriver à constituer la République bipartisane, à la mode américaine qui permette l'exercice serein d'un pouvoir législatif enfin assumé, - mais estce possible et est-ce cela
dont la France a besoin ? Il voudrait une presse libre qui se gère elle-même et qui s'établisse en pôles économiques puissants, qui soit une illustration de la pensée française, - mais est-ce ce
qui se passe et la question n'est elle pas d'abord d'ordre idéologique et journalistique ? Il voudrait des universités autonomes, fortes, maîtresses de leur budget, de leurs enseignements et de
leur destin, il fait des réformes dans ce sens, mais la République congénitalement n'en veut pas et la question est encore - au-delà de quelques maladresses d'ordre partisan et idéologique. Il
voudrait des syndicats représentatifs et actifs, mais il ne fait que renforcer un système de pouvoir accapareur et destructeur. Il voudrait une France décentralisée et simplifiée qui se charge de
ses propres compétences, mais ce n'est absolument pas ce que veulent les hommes des appareils. Il voudrait une France ultra-marine qui se prenne en main, mais ceux qui vivent du système ne pensent
qu'à en tirer davantage de profits. Il voudrait des finances saines et équilibrées ; elles le seront de moins en moins. Il voudrait une Europe forte et unie ; et à force de la vouloir il fait
sauter l'Europe telle qu'elle existe, ce qui n'est pas plus mal, mais est lourd de graves conséquences. Il voudrait une politique extérieure brillante, réactive, immédiatement féconde mais la durée
lui échappe et demain tout peut s'écrouler d'un échafaudage de combinaisons construit dans la hâte. Le voici sur tous les fronts. Il se dégage de cette activité pour le citoyen moyen une impression
de confusion et de fébrilité qui ne correspond pas à la détermination de l'homme. Un sentiment général s'impose, qu'il en fait trop. La vérité est plutôt qu'il n'en fait pas assez, tout en donnant
cette impression qu'il en fait trop. De toute façon, il ne peut en faire plus. Même humainement. Car personne ne peut dénier le fait qu'il travaille énormément. Alors, pourquoi pas assez ? Tout
simplement parce que ce ne sera pas suffisant pour changer le cours des choses. Il y a une contradiction majeure dans l'oeuvre sarkozienne. Sa volonté, aussi sincère, aussi forte soit-elle, se
heurte à la nature des choses. La République va l'user. Elle ne se réforme pas, sauf accident que l'histoire provoque et que son inaptitude rend inéluctable. Il y a chez Sarkozy l'ambition d'un
Hercule qui entreprend tous les travaux il est à craindre qu'il ne se retrouve dans la situation d'un Sisyphe qui, ayant réussi à rouler son rocher vers quelque sommet, le voit tout à coup dévaler
la pente infernale selon la force irrésistible de sa pesanteur.